Quelles pistes pour les médias ? | Après Société Post-Attentats
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Médias: quelles pistes pour parler du terrorisme ?

La couverture médiatique lors d’attaques terroristes pose parfois question. Quelles pistes peuvent être explorées pour concilier droit à l’information avec le respect de la dignité humaine, ou avec le secret de l’instruction ? Tout cela sans rentrer dans le jeu des terroristes qui veulent bénéficier de publicité ou menacer nos valeurs démocratiques.

Piste 1: Anonymiser les terroristes

Dans la mémoire collective, le nom des victimes d’attentats disparaissent rapidement, alors que celui des auteurs reste. Cette réalité, les terroristes l’ont bien assimilée. Dans ses vidéos et discours de propagande, Daesh présente les auteurs de ces massacres comme des héros et leur donne le statut de Martyr. Cette stratégie peut faire mouche et fonctionne, en partie, grâce aux médias. Ceux-ci diffusent, tout au long des éditions spéciales, le nom, la photo et la vie des terroristes. Chez des jeunes en quête de sens, déboussolés, l’envie de changer de vie, d’avoir son quart d’heure de gloire et d’inscrire son nom dans la postérité peut être forte. D’ailleurs, lors des derniers attentats en Europe, et plus particulièrement en France, les terroristes avaient sur eux une pièce d’identité.

 

Des voix se lèvent donc pour défendre une politique d’anonymat pour les terroristes. Richard Rechtman, psychiatre et anthropologue, explique ainsi, dans une interview accordée au journal Télérama, que « rendre impossible l’identification des assassins est une façon de faire pour que personne ne puisse s’identifier à eux. Que celui qui souhaite mourir avec la gloire sache qu’il mourra dans l’anonymat le plus total ». Mais, au-delà de la couverture médiatique au moment de l’attentat, il n’a pas été rare, ces dernières années, de voir les médias diffuser également des reportages sur la vie de ces terroristes. On y voit des interventions de leurs familles, leur vie d’avant, leur quartier, … Autant d’éléments susceptibles de renforcer un sentiment de proximité entre les terroristes et des jeunes lambda.

Il faut priver les terroristes de l’oxygène de la publicité.
/ Margareth Thatcher

Mais, dans le même temps, la méfiance envers les médias grandit. Anonymiser les terroristes pourrait donner l’impression de cacher des choses aux citoyens et alimenter des thèses complotistes comme l’évoque le journaliste Wassim Nasr dans Le Monde: “Les théories du complot vont déjà bon train. Si on cache les photos ou les identités des auteurs d’attentat, c’est leur ouvrir encore plus la porte”. D’autres rappellent que l’héroïsation des terroristes se fait déjà dans la sphère djihadiste avant d’entrer dans celle médiatique. Cela n’aurait donc aucune influence d’anonymiser les terroristes ou d’empêcher la diffusion de photos.

 

La divulgation des noms des terroristes, au-delà de les rendre célèbres, est également perverse car elle divise les citoyens et augmente la méfiance envers certaines parties de la population. Cela peut renforcer des raisonnements biaisés tels que « peut-être que tous les musulmans ne sont pas terroristes, mais force est de constater que tous les terroristes sont musulmans ». Les politiques, eux-mêmes, renforcent parfois également ce sentiment. En Belgique, Jan Jambon avait déclaré après les attentats de Bruxelles “qu’une partie significative des musulmans avait dansé pour célébrer les attentats ”. Donald Trump avait, durant la campagne de 2016, lui aussi affirmé avoir vu des musulmans célébrer la chute des tours du World Trade Center. La communauté musulmane a d’ailleurs été prise à parti après les attentats, devant prendre parti voire s’excuser pour les islamistes tueurs. Les agressions à caractère racistes envers les musulmans ont également augmenté après les attaques.

 

Faut-il pour autant taire la provenance territoriale ou l’origine communautaire d’un terroriste sous couvert du « politiquement correct » ? Ces informations ne sont-elles pas d’intérêt général ? Ne pas les publier pourrait être, pour un journaliste, une forme de censure voire d’autocensure. Tomber dans ce piège serait donner raison aux terroristes.

Piste 2: Censurer les sites de propagande

Internet est un outil très souvent utilisé par les terroristes pour leur propagande et pour attirer de nouvelles recrues. L’un des défis est, sans aucun doute, de maîtriser les discours et actes de haine qui se déchaînent à la suite d’attentats. Comment faire pour limiter cet impact sur une population ? Faut-il censurer les sites faisant l’apologie du terrorisme ?

 

Passer sous silence une idée ou un message pour espérer en stopper la contagion. L’idée a de quoi séduire. Le gouvernement français a tenté de l’appliquer et a, dès 2015, fermé 5 sites faisant l’apologie du terrorisme. Concrètement, l’office de lutte contre la criminalité adresse une requête aux fournisseurs d’accès internet demandant le blocage de certains sites. Cette demande se fait sans intervention d’un juge. Et c’est là que le bas blesse. Même si la liste des sites est validée au préalable par l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste, Dunja Mijatović, la représentante de l’OSCE pour la Liberté des médias, s’inquiète. Pour elle, l’absence de décision judiciaire représente “une sérieuse menace sur la liberté d’expression et la liberté de la presse.” Cette censure est contre-productive et le silence, de toute manière, ne résiste pas longtemps aux pressions des réseaux sociaux. De plus, certains sites, qui ont analysé ou reproduit des discours djihadistes, ont été bloqués, accusés de faire l’apologie du terrorisme. Dans ce contexte, les médias doivent aider le public à se faire une idée des discours qui circulent effectivement au sein de l’opinion. Leur fonction est aussi d’analyser ces discours, de les qualifier, de les déconstruire. Car, il faut éviter que la liberté d’expression et la diversité d’opinions deviennent l’alibi de l’incitation à la discrimination et à la violence.

La censure est une sérieuse menace pour la liberté d'expression et de la presse.
/ Dunja Mijtovic

En France, le gouvernement a voulu aller plus loin, en créant un délit de consultation des sites djihadistes. Il était question de sanctionner de “2 ans de prison et de 30 000 euros d’amende le fait de consulter de manière habituelle, sans motif légitime, un service de communication au public en ligne faisant l’apologie ou provoquant à la commission d’actes de terrorisme et comportant des images ou représentations d’atteintes volontaires à la vie”. Ce projet de loi cependant ne verra pas le jour, le conseil constitutionnel l’ayant censuré deux fois après avoir souligné que cette mesure portait atteinte aux libertés fondamentales. 

 

Dernièrement, c’est l’Europe qui a pris ce problème à bras le corps. Jusqu’à présent, chaque état membre avait sa propre procédure pour supprimer ces contenus, mais un règlement européen va bientôt venir harmoniser tout cela. Il pourrait entrer en vigueur d’ici mai 2019. Cette législation veut imposer des amendes aux plateformes qui ne retireraient pas les contenus terroristes dans l’heure suivant leur signalement. Un laps de temps court mais indispensable selon Junker« c’est dans ce laps de temps qu’il a le plus d’impact. » L’UE veut également demander à ces plateformes de repérer ces contenus illicites automatiquement pour réagir plus rapidement. Les défenseurs de la liberté d’expression s’inquiètent de ces détections automatiques et des suppressions de contenus en découlant, qui auront lieu sans aucun avis judiciaire. La directive européenne définissant ce qui est terroriste, ou pas, est assez large et des régimes autoritaires pourraient en profiter pour supprimer des contenus quant à eux licites ! Enfin, la législation est confrontée à une difficulté de taille : impossible de faire respecter ces règles sur des plateformes cryptées dont sont pourtant friands les terroristes.

Piste 3: Limiter la liberté de la presse

“Par sécurité, veuillez respecter le silence radio sur les médias sociaux concernant les opérations de police en cours à Bruxelles. Merci.” Dimanche 22 novembre, la police fédérale s’apprête à lancer une opération de grande envergure à Bruxelles et dans d’autres villes belges, le désormais célèbre “Lockdown”. Pour ne pas compromettre les manoeuvres policières, il a été demandé aux citoyens et médias de ne communiquer aucune information sur les opérations en cours, au vu, notamment, des problèmes précédents survenus en France. Consigne respectée par les journalistes belges et aussi par la population. Les réseaux sociaux, et Twitter en particulier, sont envahis d’images de chatons. Le lendemain, la police fédérale remercie les internautes avec un tweet surréaliste. Pourtant, certaines personnes se sont offusquées de la complaisance des médias et de leur docilité face à la police. A raison ? Les médias ont-ils été censurés? Pas pour l’AJP (association des journalistes professionnels) qui rappelle le contexte et le climat au moment de cette décision singulière. “Les médias à la botte des policiers ? Pas du tout. Mais des médias responsables qui savent faire la part des choses. Ne pas compromettre la réussite d’une opération policière dans une région en niveau d’alerte maximum tombait sous le bon sens. Un ordre formel et militaire de la police pour imposer le silence eu été choquant (et anticonstitutionnel). Dommage d’ailleurs que certains sites de presse aient forcé leur titre en parlant de silence « imposé ». Il s’agissait bien d’une demande, pour un temps très limité. Les médias ne se sont pas engagés à une autocensure permanente”.

Médias: quelles pistes pour parler du terrorisme ?

La couverture médiatique lors d’attaques terroristes pose parfois question. Quelles pistes peuvent être explorées pour concilier droit à l’information avec le respect de la dignité humaine, ou avec le secret de l’instruction ? Tout cela sans rentrer dans le jeu des terroristes qui veulent bénéficier de publicité ou menacer nos valeurs démocratiques.

Piste 1: Anonymiser les terroristes

Dans la mémoire collective, le nom des victimes d’attentats disparaissent rapidement, alors que celui des auteurs reste. Cette réalité, les terroristes l’ont bien assimilée. Dans ses vidéos et discours de propagande, Daesh présente les auteurs de ces massacres comme des héros et leur donne le statut de Martyr. Cette stratégie peut faire mouche et fonctionne, en partie, grâce aux médias. Ceux-ci diffusent, tout au long des éditions spéciales, le nom, la photo et la vie des terroristes. Chez des jeunes en quête de sens, déboussolés, l’envie de changer de vie, d’avoir son quart d’heure de gloire et d’inscrire son nom dans la postérité peut être forte. D’ailleurs, lors des derniers attentats en Europe, et plus particulièrement en France, les terroristes avaient sur eux une pièce d’identité.

 

Des voix se lèvent donc pour défendre une politique d’anonymat pour les terroristes. Richard Rechtman, psychiatre et anthropologue, explique ainsi, dans une interview accordée au journal Télérama, que « rendre impossible l’identification des assassins est une façon de faire pour que personne ne puisse s’identifier à eux. Que celui qui souhaite mourir avec la gloire sache qu’il mourra dans l’anonymat le plus total ». Mais, au-delà de la couverture médiatique au moment de l’attentat, il n’a pas été rare, ces dernières années, de voir les médias diffuser également des reportages sur la vie de ces terroristes. On y voit des interventions de leurs familles, leur vie d’avant, leur quartier, … Autant d’éléments susceptibles de renforcer un sentiment de proximité entre les terroristes et des jeunes lambda.

Il faut priver les terroristes de l’oxygène de la publicité.
/ Margareth Thatcher

Mais, dans le même temps, la méfiance envers les médias grandit. Anonymiser les terroristes pourrait donner l’impression de cacher des choses aux citoyens et alimenter des thèses complotistes comme l’évoque le journaliste Wassim Nasr dans Le Monde: “Les théories du complot vont déjà bon train. Si on cache les photos ou les identités des auteurs d’attentat, c’est leur ouvrir encore plus la porte”. D’autres rappellent que l’héroïsation des terroristes se fait déjà dans la sphère djihadiste avant d’entrer dans celle médiatique. Cela n’aurait donc aucune influence d’anonymiser les terroristes ou d’empêcher la diffusion de photos.

 

La divulgation des noms des terroristes, au-delà de les rendre célèbres, est également perverse car elle divise les citoyens et augmente la méfiance envers certaines parties de la population. Cela peut renforcer des raisonnements biaisés tels que « peut-être que tous les musulmans ne sont pas terroristes, mais force est de constater que tous les terroristes sont musulmans ». Les politiques, eux-mêmes, renforcent parfois également ce sentiment. En Belgique, Jan Jambon avait déclaré après les attentats de Bruxelles “qu’une partie significative des musulmans avait dansé pour célébrer les attentats ”. Donald Trump avait, durant la campagne de 2016, lui aussi affirmé avoir vu des musulmans célébrer la chute des tours du World Trade Center. La communauté musulmane a d’ailleurs été prise à parti après les attentats, devant prendre parti voire s’excuser pour les islamistes tueurs. Les agressions à caractère racistes envers les musulmans ont également augmenté après les attaques.

 

Faut-il pour autant taire la provenance territoriale ou l’origine communautaire d’un terroriste sous couvert du « politiquement correct » ? Ces informations ne sont-elles pas d’intérêt général ? Ne pas les publier pourrait être, pour un journaliste, une forme de censure voire d’autocensure. Tomber dans ce piège serait donner raison aux terroristes.

Piste 2: Censurer les sites de propagande

Internet est un outil très souvent utilisé par les terroristes pour leur propagande et pour attirer de nouvelles recrues. L’un des défis est, sans aucun doute, de maîtriser les discours et actes de haine qui se déchaînent à la suite d’attentats. Comment faire pour limiter cet impact sur une population ? Faut-il censurer les sites faisant l’apologie du terrorisme ?

 

Passer sous silence une idée ou un message pour espérer en stopper la contagion. L’idée a de quoi séduire. Le gouvernement français a tenté de l’appliquer et a, dès 2015, fermé 5 sites faisant l’apologie du terrorisme. Concrètement, l’office de lutte contre la criminalité adresse une requête aux fournisseurs d’accès internet demandant le blocage de certains sites. Cette demande se fait sans intervention d’un juge. Et c’est là que le bas blesse. Même si la liste des sites est validée au préalable par l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste, Dunja Mijatović, la représentante de l’OSCE pour la Liberté des médias, s’inquiète. Pour elle, l’absence de décision judiciaire représente “une sérieuse menace sur la liberté d’expression et la liberté de la presse.” Cette censure est contre-productive et le silence, de toute manière, ne résiste pas longtemps aux pressions des réseaux sociaux. De plus, certains sites, qui ont analysé ou reproduit des discours djihadistes, ont été bloqués, accusés de faire l’apologie du terrorisme. Dans ce contexte, les médias doivent aider le public à se faire une idée des discours qui circulent effectivement au sein de l’opinion. Leur fonction est aussi d’analyser ces discours, de les qualifier, de les déconstruire. Car, il faut éviter que la liberté d’expression et la diversité d’opinions deviennent l’alibi de l’incitation à la discrimination et à la violence.

La censure est une sérieuse menace pour la liberté d'expression et de la presse.
/ Dunja Mijtovic

En France, le gouvernement a voulu aller plus loin, en créant un délit de consultation des sites djihadistes. Il était question de sanctionner de “2 ans de prison et de 30 000 euros d’amende le fait de consulter de manière habituelle, sans motif légitime, un service de communication au public en ligne faisant l’apologie ou provoquant à la commission d’actes de terrorisme et comportant des images ou représentations d’atteintes volontaires à la vie”. Ce projet de loi cependant ne verra pas le jour, le conseil constitutionnel l’ayant censuré deux fois après avoir souligné que cette mesure portait atteinte aux libertés fondamentales. 

 

Dernièrement, c’est l’Europe qui a pris ce problème à bras le corps. Jusqu’à présent, chaque état membre avait sa propre procédure pour supprimer ces contenus, mais un règlement européen va bientôt venir harmoniser tout cela. Il pourrait entrer en vigueur d’ici mai 2019. Cette législation veut imposer des amendes aux plateformes qui ne retireraient pas les contenus terroristes dans l’heure suivant leur signalement. Un laps de temps court mais indispensable selon Junker« c’est dans ce laps de temps qu’il a le plus d’impact. » L’UE veut également demander à ces plateformes de repérer ces contenus illicites automatiquement pour réagir plus rapidement. Les défenseurs de la liberté d’expression s’inquiètent de ces détections automatiques et des suppressions de contenus en découlant, qui auront lieu sans aucun avis judiciaire. La directive européenne définissant ce qui est terroriste, ou pas, est assez large et des régimes autoritaires pourraient en profiter pour supprimer des contenus quant à eux licites ! Enfin, la législation est confrontée à une difficulté de taille : impossible de faire respecter ces règles sur des plateformes cryptées dont sont pourtant friands les terroristes.

Piste 3: Limiter la liberté de la presse

“Par sécurité, veuillez respecter le silence radio sur les médias sociaux concernant les opérations de police en cours à Bruxelles. Merci.” Dimanche 22 novembre, la police fédérale s’apprête à lancer une opération de grande envergure à Bruxelles et dans d’autres villes belges, le désormais célèbre “Lockdown”. Pour ne pas compromettre les manoeuvres policières, il a été demandé aux citoyens et médias de ne communiquer aucune information sur les opérations en cours, au vu, notamment, des problèmes précédents survenus en France. Consigne respectée par les journalistes belges et aussi par la population. Les réseaux sociaux, et Twitter en particulier, sont envahis d’images de chatons. Le lendemain, la police fédérale remercie les internautes avec un tweet surréaliste. Pourtant, certaines personnes se sont offusquées de la complaisance des médias et de leur docilité face à la police. A raison ? Les médias ont-ils été censurés? Pas pour l’AJP (association des journalistes professionnels) qui rappelle le contexte et le climat au moment de cette décision singulière. “Les médias à la botte des policiers ? Pas du tout. Mais des médias responsables qui savent faire la part des choses. Ne pas compromettre la réussite d’une opération policière dans une région en niveau d’alerte maximum tombait sous le bon sens. Un ordre formel et militaire de la police pour imposer le silence eu été choquant (et anticonstitutionnel). Dommage d’ailleurs que certains sites de presse aient forcé leur titre en parlant de silence « imposé ». Il s’agissait bien d’une demande, pour un temps très limité. Les médias ne se sont pas engagés à une autocensure permanente”.

Médias: quelles pistes pour parler du terrorisme ?

La couverture médiatique lors d’attaques terroristes pose parfois question. Quelles pistes peuvent être explorées pour concilier droit à l’information avec le respect de la dignité humaine, ou avec le secret de l’instruction ? Tout cela sans rentrer dans le jeu des terroristes qui veulent bénéficier de publicité ou menacer nos valeurs démocratiques.

Piste 1: Anonymiser les terroristes

Dans la mémoire collective, le nom des victimes d’attentats disparaissent rapidement, alors que celui des auteurs reste. Cette réalité, les terroristes l’ont bien assimilée. Dans ses vidéos et discours de propagande, Daesh présente les auteurs de ces massacres comme des héros et leur donne le statut de Martyr. Cette stratégie peut faire mouche et fonctionne, en partie, grâce aux médias. Ceux-ci diffusent, tout au long des éditions spéciales, le nom, la photo et la vie des terroristes. Chez des jeunes en quête de sens, déboussolés, l’envie de changer de vie, d’avoir son quart d’heure de gloire et d’inscrire son nom dans la postérité peut être forte. D’ailleurs, lors des derniers attentats en Europe, et plus particulièrement en France, les terroristes avaient sur eux une pièce d’identité.

 

Des voix se lèvent donc pour défendre une politique d’anonymat pour les terroristes. Richard Rechtman, psychiatre et anthropologue, explique ainsi, dans une interview accordée au journal Télérama, que « rendre impossible l’identification des assassins est une façon de faire pour que personne ne puisse s’identifier à eux. Que celui qui souhaite mourir avec la gloire sache qu’il mourra dans l’anonymat le plus total ». Mais, au-delà de la couverture médiatique au moment de l’attentat, il n’a pas été rare, ces dernières années, de voir les médias diffuser également des reportages sur la vie de ces terroristes. On y voit des interventions de leurs familles, leur vie d’avant, leur quartier, … Autant d’éléments susceptibles de renforcer un sentiment de proximité entre les terroristes et des jeunes lambda.

Il faut priver les terroristes de l’oxygène de la publicité.
/ Margareth Thatcher

Mais, dans le même temps, la méfiance envers les médias grandit. Anonymiser les terroristes pourrait donner l’impression de cacher des choses aux citoyens et alimenter des thèses complotistes comme l’évoque le journaliste Wassim Nasr dans Le Monde: “Les théories du complot vont déjà bon train. Si on cache les photos ou les identités des auteurs d’attentat, c’est leur ouvrir encore plus la porte”. D’autres rappellent que l’héroïsation des terroristes se fait déjà dans la sphère djihadiste avant d’entrer dans celle médiatique. Cela n’aurait donc aucune influence d’anonymiser les terroristes ou d’empêcher la diffusion de photos.

 

La divulgation des noms des terroristes, au-delà de les rendre célèbres, est également perverse car elle divise les citoyens et augmente la méfiance envers certaines parties de la population. Cela peut renforcer des raisonnements biaisés tels que « peut-être que tous les musulmans ne sont pas terroristes, mais force est de constater que tous les terroristes sont musulmans ». Les politiques, eux-mêmes, renforcent parfois également ce sentiment. En Belgique, Jan Jambon avait déclaré après les attentats de Bruxelles “qu’une partie significative des musulmans avait dansé pour célébrer les attentats ”. Donald Trump avait, durant la campagne de 2016, lui aussi affirmé avoir vu des musulmans célébrer la chute des tours du World Trade Center. La communauté musulmane a d’ailleurs été prise à parti après les attentats, devant prendre parti voire s’excuser pour les islamistes tueurs. Les agressions à caractère racistes envers les musulmans ont également augmenté après les attaques.

 

Faut-il pour autant taire la provenance territoriale ou l’origine communautaire d’un terroriste sous couvert du « politiquement correct » ? Ces informations ne sont-elles pas d’intérêt général ? Ne pas les publier pourrait être, pour un journaliste, une forme de censure voire d’autocensure. Tomber dans ce piège serait donner raison aux terroristes.

Piste 2: Censurer les sites de propagande

Internet est un outil très souvent utilisé par les terroristes pour leur propagande et pour attirer de nouvelles recrues. L’un des défis est, sans aucun doute, de maîtriser les discours et actes de haine qui se déchaînent à la suite d’attentats. Comment faire pour limiter cet impact sur une population ? Faut-il censurer les sites faisant l’apologie du terrorisme ?

 

Passer sous silence une idée ou un message pour espérer en stopper la contagion. L’idée a de quoi séduire. Le gouvernement français a tenté de l’appliquer et a, dès 2015, fermé 5 sites faisant l’apologie du terrorisme. Concrètement, l’office de lutte contre la criminalité adresse une requête aux fournisseurs d’accès internet demandant le blocage de certains sites. Cette demande se fait sans intervention d’un juge. Et c’est là que le bas blesse. Même si la liste des sites est validée au préalable par l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste, Dunja Mijatović, la représentante de l’OSCE pour la Liberté des médias, s’inquiète. Pour elle, l’absence de décision judiciaire représente “une sérieuse menace sur la liberté d’expression et la liberté de la presse.” Cette censure est contre-productive et le silence, de toute manière, ne résiste pas longtemps aux pressions des réseaux sociaux. De plus, certains sites, qui ont analysé ou reproduit des discours djihadistes, ont été bloqués, accusés de faire l’apologie du terrorisme. Dans ce contexte, les médias doivent aider le public à se faire une idée des discours qui circulent effectivement au sein de l’opinion. Leur fonction est aussi d’analyser ces discours, de les qualifier, de les déconstruire. Car, il faut éviter que la liberté d’expression et la diversité d’opinions deviennent l’alibi de l’incitation à la discrimination et à la violence.

La censure est une sérieuse menace pour la liberté d'expression et de la presse.
/ Dunja Mijtovic

En France, le gouvernement a voulu aller plus loin, en créant un délit de consultation des sites djihadistes. Il était question de sanctionner de “2 ans de prison et de 30 000 euros d’amende le fait de consulter de manière habituelle, sans motif légitime, un service de communication au public en ligne faisant l’apologie ou provoquant à la commission d’actes de terrorisme et comportant des images ou représentations d’atteintes volontaires à la vie”. Ce projet de loi cependant ne verra pas le jour, le conseil constitutionnel l’ayant censuré deux fois après avoir souligné que cette mesure portait atteinte aux libertés fondamentales. 

 

Dernièrement, c’est l’Europe qui a pris ce problème à bras le corps. Jusqu’à présent, chaque état membre avait sa propre procédure pour supprimer ces contenus, mais un règlement européen va bientôt venir harmoniser tout cela. Il pourrait entrer en vigueur d’ici mai 2019. Cette législation veut imposer des amendes aux plateformes qui ne retireraient pas les contenus terroristes dans l’heure suivant leur signalement. Un laps de temps court mais indispensable selon Junker« c’est dans ce laps de temps qu’il a le plus d’impact. » L’UE veut également demander à ces plateformes de repérer ces contenus illicites automatiquement pour réagir plus rapidement. Les défenseurs de la liberté d’expression s’inquiètent de ces détections automatiques et des suppressions de contenus en découlant, qui auront lieu sans aucun avis judiciaire. La directive européenne définissant ce qui est terroriste, ou pas, est assez large et des régimes autoritaires pourraient en profiter pour supprimer des contenus quant à eux licites ! Enfin, la législation est confrontée à une difficulté de taille : impossible de faire respecter ces règles sur des plateformes cryptées dont sont pourtant friands les terroristes.

Piste 3: Limiter la liberté de la presse

“Par sécurité, veuillez respecter le silence radio sur les médias sociaux concernant les opérations de police en cours à Bruxelles. Merci.” Dimanche 22 novembre, la police fédérale s’apprête à lancer une opération de grande envergure à Bruxelles et dans d’autres villes belges, le désormais célèbre “Lockdown”. Pour ne pas compromettre les manoeuvres policières, il a été demandé aux citoyens et médias de ne communiquer aucune information sur les opérations en cours, au vu, notamment, des problèmes précédents survenus en France. Consigne respectée par les journalistes belges et aussi par la population. Les réseaux sociaux, et Twitter en particulier, sont envahis d’images de chatons. Le lendemain, la police fédérale remercie les internautes avec un tweet surréaliste. Pourtant, certaines personnes se sont offusquées de la complaisance des médias et de leur docilité face à la police. A raison ? Les médias ont-ils été censurés? Pas pour l’AJP (association des journalistes professionnels) qui rappelle le contexte et le climat au moment de cette décision singulière. “Les médias à la botte des policiers ? Pas du tout. Mais des médias responsables qui savent faire la part des choses. Ne pas compromettre la réussite d’une opération policière dans une région en niveau d’alerte maximum tombait sous le bon sens. Un ordre formel et militaire de la police pour imposer le silence eu été choquant (et anticonstitutionnel). Dommage d’ailleurs que certains sites de presse aient forcé leur titre en parlant de silence « imposé ». Il s’agissait bien d’une demande, pour un temps très limité. Les médias ne se sont pas engagés à une autocensure permanente”.

Médias: quelles pistes pour parler du terrorisme ?

La couverture médiatique lors d’attaques terroristes pose parfois question. Quelles pistes peuvent être explorées pour concilier droit à l’information avec le respect de la dignité humaine, ou avec le secret de l’instruction ? Tout cela sans rentrer dans le jeu des terroristes qui veulent bénéficier de publicité ou menacer nos valeurs démocratiques.

Piste 1: Anonymiser les terroristes

Dans la mémoire collective, le nom des victimes d’attentats disparaissent rapidement, alors que celui des auteurs reste. Cette réalité, les terroristes l’ont bien assimilée. Dans ses vidéos et discours de propagande, Daesh présente les auteurs de ces massacres comme des héros et leur donne le statut de Martyr. Cette stratégie peut faire mouche et fonctionne, en partie, grâce aux médias. Ceux-ci diffusent, tout au long des éditions spéciales, le nom, la photo et la vie des terroristes. Chez des jeunes en quête de sens, déboussolés, l’envie de changer de vie, d’avoir son quart d’heure de gloire et d’inscrire son nom dans la postérité peut être forte. D’ailleurs, lors des derniers attentats en Europe, et plus particulièrement en France, les terroristes avaient sur eux une pièce d’identité.

 

Des voix se lèvent donc pour défendre une politique d’anonymat pour les terroristes. Richard Rechtman, psychiatre et anthropologue, explique ainsi, dans une interview accordée au journal Télérama, que « rendre impossible l’identification des assassins est une façon de faire pour que personne ne puisse s’identifier à eux. Que celui qui souhaite mourir avec la gloire sache qu’il mourra dans l’anonymat le plus total ». Mais, au-delà de la couverture médiatique au moment de l’attentat, il n’a pas été rare, ces dernières années, de voir les médias diffuser également des reportages sur la vie de ces terroristes. On y voit des interventions de leurs familles, leur vie d’avant, leur quartier, … Autant d’éléments susceptibles de renforcer un sentiment de proximité entre les terroristes et des jeunes lambda.

Il faut priver les terroristes de l’oxygène de la publicité.
/ Margareth Thatcher

Mais, dans le même temps, la méfiance envers les médias grandit. Anonymiser les terroristes pourrait donner l’impression de cacher des choses aux citoyens et alimenter des thèses complotistes comme l’évoque le journaliste Wassim Nasr dans Le Monde: “Les théories du complot vont déjà bon train. Si on cache les photos ou les identités des auteurs d’attentat, c’est leur ouvrir encore plus la porte”. D’autres rappellent que l’héroïsation des terroristes se fait déjà dans la sphère djihadiste avant d’entrer dans celle médiatique. Cela n’aurait donc aucune influence d’anonymiser les terroristes ou d’empêcher la diffusion de photos.

 

La divulgation des noms des terroristes, au-delà de les rendre célèbres, est également perverse car elle divise les citoyens et augmente la méfiance envers certaines parties de la population. Cela peut renforcer des raisonnements biaisés tels que « peut-être que tous les musulmans ne sont pas terroristes, mais force est de constater que tous les terroristes sont musulmans ». Les politiques, eux-mêmes, renforcent parfois également ce sentiment. En Belgique, Jan Jambon avait déclaré après les attentats de Bruxelles “qu’une partie significative des musulmans avait dansé pour célébrer les attentats ”. Donald Trump avait, durant la campagne de 2016, lui aussi affirmé avoir vu des musulmans célébrer la chute des tours du World Trade Center. La communauté musulmane a d’ailleurs été prise à parti après les attentats, devant prendre parti voire s’excuser pour les islamistes tueurs. Les agressions à caractère racistes envers les musulmans ont également augmenté après les attaques.

 

Faut-il pour autant taire la provenance territoriale ou l’origine communautaire d’un terroriste sous couvert du « politiquement correct » ? Ces informations ne sont-elles pas d’intérêt général ? Ne pas les publier pourrait être, pour un journaliste, une forme de censure voire d’autocensure. Tomber dans ce piège serait donner raison aux terroristes.

Piste 2: Censurer les sites de propagande

Internet est un outil très souvent utilisé par les terroristes pour leur propagande et pour attirer de nouvelles recrues. L’un des défis est, sans aucun doute, de maîtriser les discours et actes de haine qui se déchaînent à la suite d’attentats. Comment faire pour limiter cet impact sur une population ? Faut-il censurer les sites faisant l’apologie du terrorisme ?

 

Passer sous silence une idée ou un message pour espérer en stopper la contagion. L’idée a de quoi séduire. Le gouvernement français a tenté de l’appliquer et a, dès 2015, fermé 5 sites faisant l’apologie du terrorisme. Concrètement, l’office de lutte contre la criminalité adresse une requête aux fournisseurs d’accès internet demandant le blocage de certains sites. Cette demande se fait sans intervention d’un juge. Et c’est là que le bas blesse. Même si la liste des sites est validée au préalable par l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste, Dunja Mijatović, la représentante de l’OSCE pour la Liberté des médias, s’inquiète. Pour elle, l’absence de décision judiciaire représente “une sérieuse menace sur la liberté d’expression et la liberté de la presse.” Cette censure est contre-productive et le silence, de toute manière, ne résiste pas longtemps aux pressions des réseaux sociaux. De plus, certains sites, qui ont analysé ou reproduit des discours djihadistes, ont été bloqués, accusés de faire l’apologie du terrorisme. Dans ce contexte, les médias doivent aider le public à se faire une idée des discours qui circulent effectivement au sein de l’opinion. Leur fonction est aussi d’analyser ces discours, de les qualifier, de les déconstruire. Car, il faut éviter que la liberté d’expression et la diversité d’opinions deviennent l’alibi de l’incitation à la discrimination et à la violence.

La censure est une sérieuse menace pour la liberté d'expression et de la presse.
/ Dunja Mijtovic

En France, le gouvernement a voulu aller plus loin, en créant un délit de consultation des sites djihadistes. Il était question de sanctionner de “2 ans de prison et de 30 000 euros d’amende le fait de consulter de manière habituelle, sans motif légitime, un service de communication au public en ligne faisant l’apologie ou provoquant à la commission d’actes de terrorisme et comportant des images ou représentations d’atteintes volontaires à la vie”. Ce projet de loi cependant ne verra pas le jour, le conseil constitutionnel l’ayant censuré deux fois après avoir souligné que cette mesure portait atteinte aux libertés fondamentales. 

 

Dernièrement, c’est l’Europe qui a pris ce problème à bras le corps. Jusqu’à présent, chaque état membre avait sa propre procédure pour supprimer ces contenus, mais un règlement européen va bientôt venir harmoniser tout cela. Il pourrait entrer en vigueur d’ici mai 2019. Cette législation veut imposer des amendes aux plateformes qui ne retireraient pas les contenus terroristes dans l’heure suivant leur signalement. Un laps de temps court mais indispensable selon Junker« c’est dans ce laps de temps qu’il a le plus d’impact. » L’UE veut également demander à ces plateformes de repérer ces contenus illicites automatiquement pour réagir plus rapidement. Les défenseurs de la liberté d’expression s’inquiètent de ces détections automatiques et des suppressions de contenus en découlant, qui auront lieu sans aucun avis judiciaire. La directive européenne définissant ce qui est terroriste, ou pas, est assez large et des régimes autoritaires pourraient en profiter pour supprimer des contenus quant à eux licites ! Enfin, la législation est confrontée à une difficulté de taille : impossible de faire respecter ces règles sur des plateformes cryptées dont sont pourtant friands les terroristes.

Piste 3: Limiter la liberté de la presse

“Par sécurité, veuillez respecter le silence radio sur les médias sociaux concernant les opérations de police en cours à Bruxelles. Merci.” Dimanche 22 novembre, la police fédérale s’apprête à lancer une opération de grande envergure à Bruxelles et dans d’autres villes belges, le désormais célèbre “Lockdown”. Pour ne pas compromettre les manoeuvres policières, il a été demandé aux citoyens et médias de ne communiquer aucune information sur les opérations en cours, au vu, notamment, des problèmes précédents survenus en France. Consigne respectée par les journalistes belges et aussi par la population. Les réseaux sociaux, et Twitter en particulier, sont envahis d’images de chatons. Le lendemain, la police fédérale remercie les internautes avec un tweet surréaliste. Pourtant, certaines personnes se sont offusquées de la complaisance des médias et de leur docilité face à la police. A raison ? Les médias ont-ils été censurés? Pas pour l’AJP (association des journalistes professionnels) qui rappelle le contexte et le climat au moment de cette décision singulière. “Les médias à la botte des policiers ? Pas du tout. Mais des médias responsables qui savent faire la part des choses. Ne pas compromettre la réussite d’une opération policière dans une région en niveau d’alerte maximum tombait sous le bon sens. Un ordre formel et militaire de la police pour imposer le silence eu été choquant (et anticonstitutionnel). Dommage d’ailleurs que certains sites de presse aient forcé leur titre en parlant de silence « imposé ». Il s’agissait bien d’une demande, pour un temps très limité. Les médias ne se sont pas engagés à une autocensure permanente”.