Relation entre journalistes & terroristes ? | Après Société Post-Attentats
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Quelle relation entre médias et terroristes ?

Quand un attentat se produit, les médias et les journalistes sont les premiers à raconter et expliquer les événements à la population. Dans un moment de grande tension, réussissent-ils à trouver le délicat équilibre entre droit à l’information et publicité offerte aux terroristes ? Nous avons imaginé un débat en mettant les objectifs et les stratégies des terroristes en parallèle de la couverture médiatique actuelle.

« Une action violente est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques (comme, par exemple, lorsque 5 personnes meurent et que des milliers se sentent concernées).» Si la définition de Raymond Aron ne prend pas en compte la dimension politique, idéologique d’un attentat, elle donne un rôle important aux médias. Ces derniers peuvent amplifier l’effet d’une attaque sur la population. Pour le sociologue Gérôme Truc, si les journaux, télévisions et radios ouvrent et qualifient un événement comme terroriste, la population est bien plus concernée que si ce même événement était traité comme un fait divers.

Une action violente est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques
/ Raymond Aron

Les journalistes ont donc une grande responsabilité au moment de nommer, ou non, un fait comme terroriste. Le sociologue français constate que, dans les médias occidentaux, il n’existe pas d’accord explicite sur les conditions à partir desquelles on pourrait parler d’« attentat » et d’acte « terroriste ». Les journalistes s’en remettent alors aux pouvoirs politiques ou judiciaires. Les médias rentrent-ils dans le jeu des terroristes ? La couverture médiatique est-elle appropriée ? Réponses dans cette mise en situation fictive.

Terroriste

Quel lien avec les médias ?

Sympathisant de l’Etat islamique, je suis ce qu’on appelle, un terroriste. Les chercheurs ne sont pas d’accord pour établir l’importance que je porte, ou non, aux discours médiatiques…. Pour le sociologue français Wievioka, par exemple, il n’existerait pas de relation symbiotique entre nous et les médias. Il définit notre relation en 4 modes différents:

 

– Une pure indifférence
– Une indifférence relative
– Une utilisation des médias de masse pour faciliter la diffusion de nos messages
– Les journalistes et les médias sont nos ennemis.

 

Mais, pour beaucoup d’autres chercheurs, dont Wilkinson, il existe effectivement un lien entre nos actions et les médias. Le terrorisme étant une arme psychologique, sa transmission au public est essentielle. Nous avons besoin de publicité et nous pouvons créer des drames pour attirer l’attention des médias.

L’information avant tout !

Je suis un journaliste. Nous devons informer le public. C’est une de nos missions premières. On ne parle pas exclusivement des attaques. On annonce aussi la fermeture de lieux ou l’annulation d’événements. On doit traiter toutes les informations d’intérêt général. Une commission au parlement européen a discuté de la relation terrorisme- médias. Il en est ressorti que nos démocraties se caractérisent « par la liberté d’expression et la possibilité d’accéder à des informations pertinentes. » Ne pas évoquer des événements tels que des attentats serait aller à l’encontre de nos libertés et donner raison aux terroristes.

Journaliste
Terroriste

Tous nos objectifs ne peuvent exister et se réaliser sans un minimum de couverture médiatique

Aujourd’hui, il semblerait qu’aucune de nos actions ne soit pensée sans réfléchir aux effets et aux retentissements qu’elles pourraient avoir dans les médias. Mais la publicité n’est pas un but en soi, selon Paletz and Schmid, cela serait plutôt un moyen important dans nos stratégies pour arriver, justement, à nos buts. On chercherait à déstabiliser l’ordre établi et à propager la terreur dans la population. Le but est de faire entendre nos revendications et de prouver que l’usage de la violence est nécessaire, de prouver que le gouvernement n’a pas le contrôle, ce qui l’oblige à réagir. Nos actions peuvent également nous aider à recruter. La glorification, même négative, peut attirer.

Nos actes de violence sont déterminés par l’intérêt que les médias pourraient avoir. Plusieurs critères entrent en ligne de compte. Plus le nombre de victimes est important, plus l’acte intéressera. On peut le constater avec les attentats des terrasses et du Bataclan à Paris ou ceux de Bruxelles. La symbolique des cibles est également importante: l’attentat contre Charlie Hebdo a fait le tour du monde, l’égorgement d’un prêtre et le meurtre d’un militaire ont également été beaucoup relayés. Le lieu et l’horaire peuvent également nous aider à avoir plus de poids. En résumé, les médias sont importants mais nous avons d’autres manières de communiquer, surtout à l’heure d’internet.

Quelle réaction adopter ?

Les médias sont parfois vus comme complices involontaires des terroristes. Les attaques ne s’arrêteraient pas si on arrêtait d’en parler. « Un journaliste est censé être le greffier d’un événement» selon Pierre Mannoni, professeur d’université à Nice, qui rappelle que notre rôle n’est pas d’influencer l’opinion ou de provoquer des distorsions. Mais est-ce vraiment possible de tenir ce rôle neutre lorsqu’un attentat touche notre propre pays, notre ville, voire nos proches ? L’information-émotion est très présente au moment d’une attaque. On se sent tous concernés et on pense aux concitoyens et aux victimes. De par notre proximité géographique ou générationnelle, on est touché, comme n’importe quel autre citoyen.

 

Selon Wolton et Wieviorka, on adopterait trois types de réactions face aux terroristes :

 

– Une fascination/répulsion qui pourrait faire le jeu des terroristes.

– L’attachement à la vérité qui demande de se distancier des pouvoirs publics et des terroristes.

– Une solidarité démocratique. Il faut condamner le terrorisme, notre ennemi commun. Ce soutien peut s’avérer dangereux et certains États peuvent utiliser l’argument du terrorisme pour domestiquer les journalistes dérangeants et pour légitimer des actions ou en criminaliser d’autres.

 

En France ou en Belgique, la solidarité a dominé les premiers jours suivants les attaques et les médias ont fait partie de l’union nationale. Le danger est de devenir les porte-paroles du pouvoir et de se censurer. Mais rapidement, les questions sur les motivations, le contexte et les responsabilités diverses ont surgi.

Journaliste

Les aléas du direct ?

La couverture médiatique est-elle exempte de tout reproche pour autant ? Si une couverture d’actes terroristes semble justifiée, celle existante aujourd’hui est-elle perfectible ? La violence et les images chocs fascinent les médias, mais pas seulement. Le public lui-même est à la recherche de ces images comme le prouvent les audiences exceptionnelles des chaînes info lors d’attentats et d’événements tragiques en général. Un objectif est commun aux médias et aux terroristes : garder une audience attentive le plus longtemps possible.

 

Pierre Mannomi souligne « l’avidité de la presse à rendre compte des événements que les agences leur font connaître, avec une soif de show et, dans le jeu d’une concurrence qui les contraint à des réactions rapides, le plus souvent sans recul critique. » La « priorité au direct », souhaitée par les chaînes d’information, en continu ne fait que renforcer ce constat. L’émotion, quant à elle, est omniprésente (témoins en pleurs, interviews de rescapés, …). Lors des attentats de Charlie Hebdo, la chasse à l’homme lancée pour arrêter les terroristes se transforme vite en chasse à l’info. Le public répond présent. Dans des moments de grande tension, les bulletins d’information périodiques ne suffisent plus pour assouvir le besoin de compréhension du citoyen. La volonté de donner les “dernières informations” rend parfois complexe la vérification de celles-ci. Le manque de recul peut aussi provoquer des erreurs de jugement et de déontologie.

Où est Charlie ?

Pendant les attentats de Charlie, plusieurs télévisions ont diffusé une vidéo d’un policier abattu lâchement à bout portant. Des journalistes annoncent, sans autorisation des forces de l’ordre, le nom des présumés suspects (le nom des terroristes est dévoilé ainsi que celui d’un lycéen de 18 ans, accusé à tort), les images diffusées par certaines télévisions mettent à mal les opérations policières. Mais le plus grave reste à venir. Certains médias mettront la vie d’otages en danger en révélant, en direct, leur nom et l’endroit de leur cachette. Plusieurs otages ont d’ailleurs déclaré que des journalistes essayaient de les contacter, via leur téléphone, durant la prise d’otages. Ce constat ne s’applique évidemment pas à l’ensemble de la profession. Le journal Le Monde, par exemple, avait pour principe de relayer des informations seulement si elles étaient confirmées par deux sources ou une agence officielle.

36 manquements épinglés par le CSA

Quelques jours plus tard, le CSA, qui recommandait le discernement durant les attaques, a sanctionné toutes les chaînes du PAF, excepté M6. 36 avertissements pouvant conduire à des sanctions (si les faits reprochés se répétaient) ont été émis. Ce rappel à l’ordre a été mal perçu par les médias. Dans un communiqué commun, les patrons de presse ont accusé le CSA de mettre “un bâillon aux rédactions” et de menacer la liberté de presse et des journalistes. Selon eux, les contraintes, que le CSA impose aux médias, faciliteraient la propagation de fake-news et donneraient la part belle aux complotistes, déjà très présents sur les réseaux sociaux. Pour ces médias, il faut diffuser toutes les informations pour éviter de donner l’impression de cacher quelque chose. Internet a redistribué les cartes et, aujourd’hui, tout le monde peut communiquer, en direct, sur ce que bon lui semble.

Terroriste

La révolution d’internet

Nous avons appris à nous servir des nouvelles technologies. On réalise maintenant nos propres vidéos, communiqués, … On crée parfois des vidéos répondant aux codes médiatiques, pour qu’ils les utilisent. Mais aujourd’hui, à l’heure d’internet, nous n’avons plus besoin des médias pour diffuser notre message. On peut contourner d’éventuelles censures de gouvernements et de journalistes. Même si, évidemment, ces derniers restent les principales sources d’information pour la majorité de la population. On utilise les réseaux sociaux comme moyen de propagande, de recrutement ou de financement. Les politiques essayent de s’attaquer à nos sites extrémistes et les résultats sont limités. On peut utiliser des moyens de communication cryptés contre lesquels les états ne peuvent pas faire grand chose.

L’analyse de la propagande

Internet a provoqué des changements dans notre profession. Avant, on pouvait choisir et contextualiser les propos des terroristes dans un contexte global. Maintenant, ils sont capables de diffuser leurs propagandes et revendications par eux-mêmes. Comment doit-on se positionner face à cette évolution ? On ne peut plus choisir ce qui est vu. Doit-on montrer leurs vidéos, communiqués et revendications ?

Si le risque de leur faire de la publicité existe, on peut mettre les choses en perspectives et décrypter le message. Un rapport de l’UNESCO relatif aux discours de haine sur internet avait conclu que « le contre-discours est généralement préférable à la répression de la liberté de parole. » Nous avons un rôle à jouer dans ce contre-discours. Si les terroristes utilisent internet, les citoyens également. Lors d’attentats, cela donne la part belle aux rumeurs et aux fakes-news. Nous avons un rôle très important de vérification et de stabilité. On ne doit pas céder à la panique et on ne doit pas oublier nos principes généraux : la recherche de la vérité, le décryptage des événements, le recoupement des sources, … Dans ces instants de panique, la population attend beaucoup des médias et cherche des informations fiables. Que cela soit au moment des attaques ou dans les jours suivants, la couverture de faits terroristes demande une grande capacité d’enquête et d’analyse sur des sujets complexes mêlant politiques nationales et internationales, religions, économie, … Même si des dérives ont eu lieu, il n’y a pas eu que du mauvais boulot.

Journaliste

Quel impact sur le public ?

Mais quelle influence cette couverture médiatique et les stratégies des terroristes ont-elles sur le public ? Les terroristes ont-ils atteint leur objectif ? Après les attentats du 11 septembre, les médias américains ont fait bloc derrière leur pays. La couverture médiatique a-t-elle aidé à l’acceptation, par la population, du Patriot Act ou de l’entrée en guerre en Irak ?

Les attentats ont créé un profond climat d'anxiété et ont contribué à la polarisation de la société / UNIA

Au cours d’une grande enquête nommée génération Z, 83% des 20 000 jeunes interrogés ont déclaré que le terrorisme était pour eux une crainte pour l’avenir. C’est plus que pour le réchauffement climatique ou la guerre ! Des études ont montré que le public très exposé aux images d’attentats est plus susceptible de développer un stress-post traumatique. Le vivre ensemble de notre société souffre également. Le sociologue Gerôme Truc pointe une augmentation des agressions à caractère raciste après les attentats de Londres, en juillet 2005, pourtant perpétrés par des citoyens britanniques. L’Unia (ex-Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme) constate pareille situation après les attentats en France et en Belgique. Selon eux, « les attentats ont créé un profond climat d’anxiété dans la population et ont contribué à la polarisation de la société. » Les médias en sont-ils responsables ? Difficile à quantifier. Toujours est-il qu’une étude dirigée par Erin Kearns, aux Etats-Unis, a soulevé un constat: les terroristes islamistes ont perpétré 12,4 % des attaques aux Etats-Unis mais ont profité de 41,4% de la couverture médiatique…

Quelle relation entre médias et terroristes ?

Quand un attentat se produit, les médias et les journalistes sont les premiers à raconter et expliquer les événements à la population. Dans un moment de grande tension, réussissent-ils à trouver le délicat équilibre entre droit à l’information et publicité offerte aux terroristes ? Nous avons imaginé un débat en mettant les objectifs et les stratégies des terroristes en parallèle de la couverture médiatique actuelle.

« Une action violente est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques (comme, par exemple, lorsque 5 personnes meurent et que des milliers se sentent concernées).» Si la définition de Raymond Aron ne prend pas en compte la dimension politique, idéologique d’un attentat, elle donne un rôle important aux médias. Ces derniers peuvent amplifier l’effet d’une attaque sur la population. Pour le sociologue Gérôme Truc, si les journaux, télévisions et radios ouvrent et qualifient un événement comme terroriste, la population est bien plus concernée que si ce même événement était traité comme un fait divers.

Une action violente est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques
/ Raymond Aron

Les journalistes ont donc une grande responsabilité au moment de nommer, ou non, un fait comme terroriste. Le sociologue français constate que, dans les médias occidentaux, il n’existe pas d’accord explicite sur les conditions à partir desquelles on pourrait parler d’« attentat » et d’acte « terroriste ». Les journalistes s’en remettent alors aux pouvoirs politiques ou judiciaires. Les médias rentrent-ils dans le jeu des terroristes ? La couverture médiatique est-elle appropriée ? Réponses dans cette mise en situation fictive.

Terroriste

Quel lien avec les médias ?

Sympathisant de l’Etat islamique, je suis ce qu’on appelle, un terroriste. Les chercheurs ne sont pas d’accord pour établir l’importance que je porte, ou non, aux discours médiatiques…. Pour le sociologue français Wievioka, par exemple, il n’existerait pas de relation symbiotique entre nous et les médias. Il définit notre relation en 4 modes différents:

 

– Une pure indifférence
– Une indifférence relative
– Une utilisation des médias de masse pour faciliter la diffusion de nos messages
– Les journalistes et les médias sont nos ennemis.

 

Mais, pour beaucoup d’autres chercheurs, dont Wilkinson, il existe effectivement un lien entre nos actions et les médias. Le terrorisme étant une arme psychologique, sa transmission au public est essentielle. Nous avons besoin de publicité et nous pouvons créer des drames pour attirer l’attention des médias.

L’information avant tout !

Je suis un journaliste. Nous devons informer le public. C’est une de nos missions premières. On ne parle pas exclusivement des attaques. On annonce aussi la fermeture de lieux ou l’annulation d’événements. On doit traiter toutes les informations d’intérêt général. Une commission au parlement européen a discuté de la relation terrorisme- médias. Il en est ressorti que nos démocraties se caractérisent « par la liberté d’expression et la possibilité d’accéder à des informations pertinentes. » Ne pas évoquer des événements tels que des attentats serait aller à l’encontre de nos libertés et donner raison aux terroristes.

Journaliste
Terroriste

Tous nos objectifs ne peuvent exister et se réaliser sans un minimum de couverture médiatique

Aujourd’hui, il semblerait qu’aucune de nos actions ne soit pensée sans réfléchir aux effets et aux retentissements qu’elles pourraient avoir dans les médias. Mais la publicité n’est pas un but en soi, selon Paletz and Schmid, cela serait plutôt un moyen important dans nos stratégies pour arriver, justement, à nos buts. On chercherait à déstabiliser l’ordre établi et à propager la terreur dans la population. Le but est de faire entendre nos revendications et de prouver que l’usage de la violence est nécessaire, de prouver que le gouvernement n’a pas le contrôle, ce qui l’oblige à réagir. Nos actions peuvent également nous aider à recruter. La glorification, même négative, peut attirer.

Nos actes de violence sont déterminés par l’intérêt que les médias pourraient avoir. Plusieurs critères entrent en ligne de compte. Plus le nombre de victimes est important, plus l’acte intéressera. On peut le constater avec les attentats des terrasses et du Bataclan à Paris ou ceux de Bruxelles. La symbolique des cibles est également importante: l’attentat contre Charlie Hebdo a fait le tour du monde, l’égorgement d’un prêtre et le meurtre d’un militaire ont également été beaucoup relayés. Le lieu et l’horaire peuvent également nous aider à avoir plus de poids. En résumé, les médias sont importants mais nous avons d’autres manières de communiquer, surtout à l’heure d’internet.

Quelle réaction adopter ?

Les médias sont parfois vus comme complices involontaires des terroristes. Les attaques ne s’arrêteraient pas si on arrêtait d’en parler. « Un journaliste est censé être le greffier d’un événement» selon Pierre Mannoni, professeur d’université à Nice, qui rappelle que notre rôle n’est pas d’influencer l’opinion ou de provoquer des distorsions. Mais est-ce vraiment possible de tenir ce rôle neutre lorsqu’un attentat touche notre propre pays, notre ville, voire nos proches ? L’information-émotion est très présente au moment d’une attaque. On se sent tous concernés et on pense aux concitoyens et aux victimes. De par notre proximité géographique ou générationnelle, on est touché, comme n’importe quel autre citoyen.

 

Selon Wolton et Wieviorka, on adopterait trois types de réactions face aux terroristes :

 

– Une fascination/répulsion qui pourrait faire le jeu des terroristes.

– L’attachement à la vérité qui demande de se distancier des pouvoirs publics et des terroristes.

– Une solidarité démocratique. Il faut condamner le terrorisme, notre ennemi commun. Ce soutien peut s’avérer dangereux et certains États peuvent utiliser l’argument du terrorisme pour domestiquer les journalistes dérangeants et pour légitimer des actions ou en criminaliser d’autres.

 

En France ou en Belgique, la solidarité a dominé les premiers jours suivants les attaques et les médias ont fait partie de l’union nationale. Le danger est de devenir les porte-paroles du pouvoir et de se censurer. Mais rapidement, les questions sur les motivations, le contexte et les responsabilités diverses ont surgi.

Journaliste

Les aléas du direct ?

La couverture médiatique est-elle exempte de tout reproche pour autant ? Si une couverture d’actes terroristes semble justifiée, celle existante aujourd’hui est-elle perfectible ? La violence et les images chocs fascinent les médias, mais pas seulement. Le public lui-même est à la recherche de ces images comme le prouvent les audiences exceptionnelles des chaînes info lors d’attentats et d’événements tragiques en général. Un objectif est commun aux médias et aux terroristes : garder une audience attentive le plus longtemps possible.

 

Pierre Mannomi souligne « l’avidité de la presse à rendre compte des événements que les agences leur font connaître, avec une soif de show et, dans le jeu d’une concurrence qui les contraint à des réactions rapides, le plus souvent sans recul critique. » La « priorité au direct », souhaitée par les chaînes d’information, en continu ne fait que renforcer ce constat. L’émotion, quant à elle, est omniprésente (témoins en pleurs, interviews de rescapés, …). Lors des attentats de Charlie Hebdo, la chasse à l’homme lancée pour arrêter les terroristes se transforme vite en chasse à l’info. Le public répond présent. Dans des moments de grande tension, les bulletins d’information périodiques ne suffisent plus pour assouvir le besoin de compréhension du citoyen. La volonté de donner les “dernières informations” rend parfois complexe la vérification de celles-ci. Le manque de recul peut aussi provoquer des erreurs de jugement et de déontologie.

Où est Charlie ?

Pendant les attentats de Charlie, plusieurs télévisions ont diffusé une vidéo d’un policier abattu lâchement à bout portant. Des journalistes annoncent, sans autorisation des forces de l’ordre, le nom des présumés suspects (le nom des terroristes est dévoilé ainsi que celui d’un lycéen de 18 ans, accusé à tort), les images diffusées par certaines télévisions mettent à mal les opérations policières. Mais le plus grave reste à venir. Certains médias mettront la vie d’otages en danger en révélant, en direct, leur nom et l’endroit de leur cachette. Plusieurs otages ont d’ailleurs déclaré que des journalistes essayaient de les contacter, via leur téléphone, durant la prise d’otages. Ce constat ne s’applique évidemment pas à l’ensemble de la profession. Le journal Le Monde, par exemple, avait pour principe de relayer des informations seulement si elles étaient confirmées par deux sources ou une agence officielle.

36 manquements épinglés par le CSA

Quelques jours plus tard, le CSA, qui recommandait le discernement durant les attaques, a sanctionné toutes les chaînes du PAF, excepté M6. 36 avertissements pouvant conduire à des sanctions (si les faits reprochés se répétaient) ont été émis. Ce rappel à l’ordre a été mal perçu par les médias. Dans un communiqué commun, les patrons de presse ont accusé le CSA de mettre “un bâillon aux rédactions” et de menacer la liberté de presse et des journalistes. Selon eux, les contraintes, que le CSA impose aux médias, faciliteraient la propagation de fake-news et donneraient la part belle aux complotistes, déjà très présents sur les réseaux sociaux. Pour ces médias, il faut diffuser toutes les informations pour éviter de donner l’impression de cacher quelque chose. Internet a redistribué les cartes et, aujourd’hui, tout le monde peut communiquer, en direct, sur ce que bon lui semble.

Terroriste

La révolution d’internet

Nous avons appris à nous servir des nouvelles technologies. On réalise maintenant nos propres vidéos, communiqués, … On crée parfois des vidéos répondant aux codes médiatiques, pour qu’ils les utilisent. Mais aujourd’hui, à l’heure d’internet, nous n’avons plus besoin des médias pour diffuser notre message. On peut contourner d’éventuelles censures de gouvernements et de journalistes. Même si, évidemment, ces derniers restent les principales sources d’information pour la majorité de la population. On utilise les réseaux sociaux comme moyen de propagande, de recrutement ou de financement. Les politiques essayent de s’attaquer à nos sites extrémistes et les résultats sont limités. On peut utiliser des moyens de communication cryptés contre lesquels les états ne peuvent pas faire grand chose.

L’analyse de la propagande

Internet a provoqué des changements dans notre profession. Avant, on pouvait choisir et contextualiser les propos des terroristes dans un contexte global. Maintenant, ils sont capables de diffuser leurs propagandes et revendications par eux-mêmes. Comment doit-on se positionner face à cette évolution ? On ne peut plus choisir ce qui est vu. Doit-on montrer leurs vidéos, communiqués et revendications ?

Si le risque de leur faire de la publicité existe, on peut mettre les choses en perspectives et décrypter le message. Un rapport de l’UNESCO relatif aux discours de haine sur internet avait conclu que « le contre-discours est généralement préférable à la répression de la liberté de parole. » Nous avons un rôle à jouer dans ce contre-discours. Si les terroristes utilisent internet, les citoyens également. Lors d’attentats, cela donne la part belle aux rumeurs et aux fakes-news. Nous avons un rôle très important de vérification et de stabilité. On ne doit pas céder à la panique et on ne doit pas oublier nos principes généraux : la recherche de la vérité, le décryptage des événements, le recoupement des sources, … Dans ces instants de panique, la population attend beaucoup des médias et cherche des informations fiables. Que cela soit au moment des attaques ou dans les jours suivants, la couverture de faits terroristes demande une grande capacité d’enquête et d’analyse sur des sujets complexes mêlant politiques nationales et internationales, religions, économie, … Même si des dérives ont eu lieu, il n’y a pas eu que du mauvais boulot.

Journaliste

Quel impact sur le public ?

Mais quelle influence cette couverture médiatique et les stratégies des terroristes ont-elles sur le public ? Les terroristes ont-ils atteint leur objectif ? Après les attentats du 11 septembre, les médias américains ont fait bloc derrière leur pays. La couverture médiatique a-t-elle aidé à l’acceptation, par la population, du Patriot Act ou de l’entrée en guerre en Irak ?

Les attentats ont créé un profond climat d'anxiété et ont contribué à la polarisation de la société / UNIA

Au cours d’une grande enquête nommée génération Z, 83% des 20 000 jeunes interrogés ont déclaré que le terrorisme était pour eux une crainte pour l’avenir. C’est plus que pour le réchauffement climatique ou la guerre ! Des études ont montré que le public très exposé aux images d’attentats est plus susceptible de développer un stress-post traumatique. Le vivre ensemble de notre société souffre également. Le sociologue Gerôme Truc pointe une augmentation des agressions à caractère raciste après les attentats de Londres, en juillet 2005, pourtant perpétrés par des citoyens britanniques. L’Unia (ex-Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme) constate pareille situation après les attentats en France et en Belgique. Selon eux, « les attentats ont créé un profond climat d’anxiété dans la population et ont contribué à la polarisation de la société. » Les médias en sont-ils responsables ? Difficile à quantifier. Toujours est-il qu’une étude dirigée par Erin Kearns, aux Etats-Unis, a soulevé un constat: les terroristes islamistes ont perpétré 12,4 % des attaques aux Etats-Unis mais ont profité de 41,4% de la couverture médiatique…

Quelle relation entre médias et terroristes ?

Quand un attentat se produit, les médias et les journalistes sont les premiers à raconter et expliquer les événements à la population. Dans un moment de grande tension, réussissent-ils à trouver le délicat équilibre entre droit à l’information et publicité offerte aux terroristes ? Nous avons imaginé un débat en mettant les objectifs et les stratégies des terroristes en parallèle de la couverture médiatique actuelle.

« Une action violente est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques (comme, par exemple, lorsque 5 personnes meurent et que des milliers se sentent concernées).» Si la définition de Raymond Aron ne prend pas en compte la dimension politique, idéologique d’un attentat, elle donne un rôle important aux médias. Ces derniers peuvent amplifier l’effet d’une attaque sur la population. Pour le sociologue Gérôme Truc, si les journaux, télévisions et radios ouvrent et qualifient un événement comme terroriste, la population est bien plus concernée que si ce même événement était traité comme un fait divers.

Une action violente est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques
/ Raymond Aron

Les journalistes ont donc une grande responsabilité au moment de nommer, ou non, un fait comme terroriste. Le sociologue français constate que, dans les médias occidentaux, il n’existe pas d’accord explicite sur les conditions à partir desquelles on pourrait parler d’« attentat » et d’acte « terroriste ». Les journalistes s’en remettent alors aux pouvoirs politiques ou judiciaires. Les médias rentrent-ils dans le jeu des terroristes ? La couverture médiatique est-elle appropriée ? Réponses dans cette mise en situation fictive.

Terroriste

Quel lien avec les médias ?

Sympathisant de l’Etat islamique, je suis ce qu’on appelle, un terroriste. Les chercheurs ne sont pas d’accord pour établir l’importance que je porte, ou non, aux discours médiatiques…. Pour le sociologue français Wievioka, par exemple, il n’existerait pas de relation symbiotique entre nous et les médias. Il définit notre relation en 4 modes différents:

 

– Une pure indifférence
– Une indifférence relative
– Une utilisation des médias de masse pour faciliter la diffusion de nos messages
– Les journalistes et les médias sont nos ennemis.

 

Mais, pour beaucoup d’autres chercheurs, dont Wilkinson, il existe effectivement un lien entre nos actions et les médias. Le terrorisme étant une arme psychologique, sa transmission au public est essentielle. Nous avons besoin de publicité et nous pouvons créer des drames pour attirer l’attention des médias.

L’information avant tout !

Je suis un journaliste. Nous devons informer le public. C’est une de nos missions premières. On ne parle pas exclusivement des attaques. On annonce aussi la fermeture de lieux ou l’annulation d’événements. On doit traiter toutes les informations d’intérêt général. Une commission au parlement européen a discuté de la relation terrorisme- médias. Il en est ressorti que nos démocraties se caractérisent « par la liberté d’expression et la possibilité d’accéder à des informations pertinentes. » Ne pas évoquer des événements tels que des attentats serait aller à l’encontre de nos libertés et donner raison aux terroristes.

Journaliste
Terroriste

Tous nos objectifs ne peuvent exister et se réaliser sans un minimum de couverture médiatique

Aujourd’hui, il semblerait qu’aucune de nos actions ne soit pensée sans réfléchir aux effets et aux retentissements qu’elles pourraient avoir dans les médias. Mais la publicité n’est pas un but en soi, selon Paletz and Schmid, cela serait plutôt un moyen important dans nos stratégies pour arriver, justement, à nos buts. On chercherait à déstabiliser l’ordre établi et à propager la terreur dans la population. Le but est de faire entendre nos revendications et de prouver que l’usage de la violence est nécessaire, de prouver que le gouvernement n’a pas le contrôle, ce qui l’oblige à réagir. Nos actions peuvent également nous aider à recruter. La glorification, même négative, peut attirer.

Nos actes de violence sont déterminés par l’intérêt que les médias pourraient avoir. Plusieurs critères entrent en ligne de compte. Plus le nombre de victimes est important, plus l’acte intéressera. On peut le constater avec les attentats des terrasses et du Bataclan à Paris ou ceux de Bruxelles. La symbolique des cibles est également importante: l’attentat contre Charlie Hebdo a fait le tour du monde, l’égorgement d’un prêtre et le meurtre d’un militaire ont également été beaucoup relayés. Le lieu et l’horaire peuvent également nous aider à avoir plus de poids. En résumé, les médias sont importants mais nous avons d’autres manières de communiquer, surtout à l’heure d’internet.

Quelle réaction adopter ?

Les médias sont parfois vus comme complices involontaires des terroristes. Les attaques ne s’arrêteraient pas si on arrêtait d’en parler. « Un journaliste est censé être le greffier d’un événement» selon Pierre Mannoni, professeur d’université à Nice, qui rappelle que notre rôle n’est pas d’influencer l’opinion ou de provoquer des distorsions. Mais est-ce vraiment possible de tenir ce rôle neutre lorsqu’un attentat touche notre propre pays, notre ville, voire nos proches ? L’information-émotion est très présente au moment d’une attaque. On se sent tous concernés et on pense aux concitoyens et aux victimes. De par notre proximité géographique ou générationnelle, on est touché, comme n’importe quel autre citoyen.

 

Selon Wolton et Wieviorka, on adopterait trois types de réactions face aux terroristes :

 

– Une fascination/répulsion qui pourrait faire le jeu des terroristes.

– L’attachement à la vérité qui demande de se distancier des pouvoirs publics et des terroristes.

– Une solidarité démocratique. Il faut condamner le terrorisme, notre ennemi commun. Ce soutien peut s’avérer dangereux et certains États peuvent utiliser l’argument du terrorisme pour domestiquer les journalistes dérangeants et pour légitimer des actions ou en criminaliser d’autres.

 

En France ou en Belgique, la solidarité a dominé les premiers jours suivants les attaques et les médias ont fait partie de l’union nationale. Le danger est de devenir les porte-paroles du pouvoir et de se censurer. Mais rapidement, les questions sur les motivations, le contexte et les responsabilités diverses ont surgi.

Journaliste

Les aléas du direct ?

La couverture médiatique est-elle exempte de tout reproche pour autant ? Si une couverture d’actes terroristes semble justifiée, celle existante aujourd’hui est-elle perfectible ? La violence et les images chocs fascinent les médias, mais pas seulement. Le public lui-même est à la recherche de ces images comme le prouvent les audiences exceptionnelles des chaînes info lors d’attentats et d’événements tragiques en général. Un objectif est commun aux médias et aux terroristes : garder une audience attentive le plus longtemps possible.

 

Pierre Mannomi souligne « l’avidité de la presse à rendre compte des événements que les agences leur font connaître, avec une soif de show et, dans le jeu d’une concurrence qui les contraint à des réactions rapides, le plus souvent sans recul critique. » La « priorité au direct », souhaitée par les chaînes d’information, en continu ne fait que renforcer ce constat. L’émotion, quant à elle, est omniprésente (témoins en pleurs, interviews de rescapés, …). Lors des attentats de Charlie Hebdo, la chasse à l’homme lancée pour arrêter les terroristes se transforme vite en chasse à l’info. Le public répond présent. Dans des moments de grande tension, les bulletins d’information périodiques ne suffisent plus pour assouvir le besoin de compréhension du citoyen. La volonté de donner les “dernières informations” rend parfois complexe la vérification de celles-ci. Le manque de recul peut aussi provoquer des erreurs de jugement et de déontologie.

Où est Charlie ?

Pendant les attentats de Charlie, plusieurs télévisions ont diffusé une vidéo d’un policier abattu lâchement à bout portant. Des journalistes annoncent, sans autorisation des forces de l’ordre, le nom des présumés suspects (le nom des terroristes est dévoilé ainsi que celui d’un lycéen de 18 ans, accusé à tort), les images diffusées par certaines télévisions mettent à mal les opérations policières. Mais le plus grave reste à venir. Certains médias mettront la vie d’otages en danger en révélant, en direct, leur nom et l’endroit de leur cachette. Plusieurs otages ont d’ailleurs déclaré que des journalistes essayaient de les contacter, via leur téléphone, durant la prise d’otages. Ce constat ne s’applique évidemment pas à l’ensemble de la profession. Le journal Le Monde, par exemple, avait pour principe de relayer des informations seulement si elles étaient confirmées par deux sources ou une agence officielle.

36 manquements épinglés par le CSA

Quelques jours plus tard, le CSA, qui recommandait le discernement durant les attaques, a sanctionné toutes les chaînes du PAF, excepté M6. 36 avertissements pouvant conduire à des sanctions (si les faits reprochés se répétaient) ont été émis. Ce rappel à l’ordre a été mal perçu par les médias. Dans un communiqué commun, les patrons de presse ont accusé le CSA de mettre “un bâillon aux rédactions” et de menacer la liberté de presse et des journalistes. Selon eux, les contraintes, que le CSA impose aux médias, faciliteraient la propagation de fake-news et donneraient la part belle aux complotistes, déjà très présents sur les réseaux sociaux. Pour ces médias, il faut diffuser toutes les informations pour éviter de donner l’impression de cacher quelque chose. Internet a redistribué les cartes et, aujourd’hui, tout le monde peut communiquer, en direct, sur ce que bon lui semble.

Terroriste

La révolution d’internet

Nous avons appris à nous servir des nouvelles technologies. On réalise maintenant nos propres vidéos, communiqués, … On crée parfois des vidéos répondant aux codes médiatiques, pour qu’ils les utilisent. Mais aujourd’hui, à l’heure d’internet, nous n’avons plus besoin des médias pour diffuser notre message. On peut contourner d’éventuelles censures de gouvernements et de journalistes. Même si, évidemment, ces derniers restent les principales sources d’information pour la majorité de la population. On utilise les réseaux sociaux comme moyen de propagande, de recrutement ou de financement. Les politiques essayent de s’attaquer à nos sites extrémistes et les résultats sont limités. On peut utiliser des moyens de communication cryptés contre lesquels les états ne peuvent pas faire grand chose.

L’analyse de la propagande

Internet a provoqué des changements dans notre profession. Avant, on pouvait choisir et contextualiser les propos des terroristes dans un contexte global. Maintenant, ils sont capables de diffuser leurs propagandes et revendications par eux-mêmes. Comment doit-on se positionner face à cette évolution ? On ne peut plus choisir ce qui est vu. Doit-on montrer leurs vidéos, communiqués et revendications ?

Si le risque de leur faire de la publicité existe, on peut mettre les choses en perspectives et décrypter le message. Un rapport de l’UNESCO relatif aux discours de haine sur internet avait conclu que « le contre-discours est généralement préférable à la répression de la liberté de parole. » Nous avons un rôle à jouer dans ce contre-discours. Si les terroristes utilisent internet, les citoyens également. Lors d’attentats, cela donne la part belle aux rumeurs et aux fakes-news. Nous avons un rôle très important de vérification et de stabilité. On ne doit pas céder à la panique et on ne doit pas oublier nos principes généraux : la recherche de la vérité, le décryptage des événements, le recoupement des sources, … Dans ces instants de panique, la population attend beaucoup des médias et cherche des informations fiables. Que cela soit au moment des attaques ou dans les jours suivants, la couverture de faits terroristes demande une grande capacité d’enquête et d’analyse sur des sujets complexes mêlant politiques nationales et internationales, religions, économie, … Même si des dérives ont eu lieu, il n’y a pas eu que du mauvais boulot.

Journaliste

Quel impact sur le public ?

Mais quelle influence cette couverture médiatique et les stratégies des terroristes ont-elles sur le public ? Les terroristes ont-ils atteint leur objectif ? Après les attentats du 11 septembre, les médias américains ont fait bloc derrière leur pays. La couverture médiatique a-t-elle aidé à l’acceptation, par la population, du Patriot Act ou de l’entrée en guerre en Irak ?

Les attentats ont créé un profond climat d'anxiété et ont contribué à la polarisation de la société / UNIA

Au cours d’une grande enquête nommée génération Z, 83% des 20 000 jeunes interrogés ont déclaré que le terrorisme était pour eux une crainte pour l’avenir. C’est plus que pour le réchauffement climatique ou la guerre ! Des études ont montré que le public très exposé aux images d’attentats est plus susceptible de développer un stress-post traumatique. Le vivre ensemble de notre société souffre également. Le sociologue Gerôme Truc pointe une augmentation des agressions à caractère raciste après les attentats de Londres, en juillet 2005, pourtant perpétrés par des citoyens britanniques. L’Unia (ex-Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme) constate pareille situation après les attentats en France et en Belgique. Selon eux, « les attentats ont créé un profond climat d’anxiété dans la population et ont contribué à la polarisation de la société. » Les médias en sont-ils responsables ? Difficile à quantifier. Toujours est-il qu’une étude dirigée par Erin Kearns, aux Etats-Unis, a soulevé un constat: les terroristes islamistes ont perpétré 12,4 % des attaques aux Etats-Unis mais ont profité de 41,4% de la couverture médiatique…

Quelle relation entre médias et terroristes ?

Quand un attentat se produit, les médias et les journalistes sont les premiers à raconter et expliquer les événements à la population. Dans un moment de grande tension, réussissent-ils à trouver le délicat équilibre entre droit à l’information et publicité offerte aux terroristes ? Nous avons imaginé un débat en mettant les objectifs et les stratégies des terroristes en parallèle de la couverture médiatique actuelle.

« Une action violente est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques (comme, par exemple, lorsque 5 personnes meurent et que des milliers se sentent concernées).» Si la définition de Raymond Aron ne prend pas en compte la dimension politique, idéologique d’un attentat, elle donne un rôle important aux médias. Ces derniers peuvent amplifier l’effet d’une attaque sur la population. Pour le sociologue Gérôme Truc, si les journaux, télévisions et radios ouvrent et qualifient un événement comme terroriste, la population est bien plus concernée que si ce même événement était traité comme un fait divers.

Une action violente est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques
/ Raymond Aron

Les journalistes ont donc une grande responsabilité au moment de nommer, ou non, un fait comme terroriste. Le sociologue français constate que, dans les médias occidentaux, il n’existe pas d’accord explicite sur les conditions à partir desquelles on pourrait parler d’« attentat » et d’acte « terroriste ». Les journalistes s’en remettent alors aux pouvoirs politiques ou judiciaires. Les médias rentrent-ils dans le jeu des terroristes ? La couverture médiatique est-elle appropriée ? Réponses dans cette mise en situation fictive.

Quel lien avec les médias ?

Sympathisant de l’Etat islamique, je suis ce qu’on appelle, un terroriste. Les chercheurs ne sont pas d’accord pour établir l’importance que je porte, ou non, aux discours médiatiques…. Pour le sociologue français Wievioka, par exemple, il n’existerait pas de relation symbiotique entre nous et les médias. Il définit notre relation en 4 modes différents:

 

– Une pure indifférence
– Une indifférence relative
– Une utilisation des médias de masse pour faciliter la diffusion de nos messages
– Les journalistes et les médias sont nos ennemis.

 

Mais, pour beaucoup d’autres chercheurs, dont Wilkinson, il existe effectivement un lien entre nos actions et les médias. Le terrorisme étant une arme psychologique, sa transmission au public est essentielle. Nous avons besoin de publicité et nous pouvons créer des drames pour attirer l’attention des médias.

L’information avant tout !

Je suis un journaliste. Nous devons informer le public. C’est une de nos missions premières. On ne parle pas exclusivement des attaques. On annonce aussi la fermeture de lieux ou l’annulation d’événements. On doit traiter toutes les informations d’intérêt général. Une commission au parlement européen a discuté de la relation terrorisme- médias. Il en est ressorti que nos démocraties se caractérisent « par la liberté d’expression et la possibilité d’accéder à des informations pertinentes. » Ne pas évoquer des événements tels que des attentats serait aller à l’encontre de nos libertés et donner raison aux terroristes.

Tous nos objectifs ne peuvent exister et se réaliser sans un minimum de couverture médiatique

Aujourd’hui, il semblerait qu’aucune de nos actions ne soit pensée sans réfléchir aux effets et aux retentissements qu’elles pourraient avoir dans les médias. Mais la publicité n’est pas un but en soi, selon Paletz and Schmid, cela serait plutôt un moyen important dans nos stratégies pour arriver, justement, à nos buts. On chercherait à déstabiliser l’ordre établi et à propager la terreur dans la population. Le but est de faire entendre nos revendications et de prouver que l’usage de la violence est nécessaire, de prouver que le gouvernement n’a pas le contrôle, ce qui l’oblige à réagir. Nos actions peuvent également nous aider à recruter. La glorification, même négative, peut attirer.

Nos actes de violence sont déterminés par l’intérêt que les médias pourraient avoir. Plusieurs critères entrent en ligne de compte. Plus le nombre de victimes est important, plus l’acte intéressera. On peut le constater avec les attentats des terrasses et du Bataclan à Paris ou ceux de Bruxelles. La symbolique des cibles est également importante: l’attentat contre Charlie Hebdo a fait le tour du monde, l’égorgement d’un prêtre et le meurtre d’un militaire ont également été beaucoup relayés. Le lieu et l’horaire peuvent également nous aider à avoir plus de poids. En résumé, les médias sont importants mais nous avons d’autres manières de communiquer, surtout à l’heure d’internet.

Quelle réaction adopter ?

Les médias sont parfois vus comme complices involontaires des terroristes. Les attaques ne s’arrêteraient pas si on arrêtait d’en parler. « Un journaliste est censé être le greffier d’un événement» selon Pierre Mannoni, professeur d’université à Nice, qui rappelle que notre rôle n’est pas d’influencer l’opinion ou de provoquer des distorsions. Mais est-ce vraiment possible de tenir ce rôle neutre lorsqu’un attentat touche notre propre pays, notre ville, voire nos proches ? L’information-émotion est très présente au moment d’une attaque. On se sent tous concernés et on pense aux concitoyens et aux victimes. De par notre proximité géographique ou générationnelle, on est touché, comme n’importe quel autre citoyen.

 

Selon Wolton et Wieviorka, on adopterait trois types de réactions face aux terroristes :

 

– Une fascination/répulsion qui pourrait faire le jeu des terroristes.

– L’attachement à la vérité qui demande de se distancier des pouvoirs publics et des terroristes.

– Une solidarité démocratique. Il faut condamner le terrorisme, notre ennemi commun. Ce soutien peut s’avérer dangereux et certains États peuvent utiliser l’argument du terrorisme pour domestiquer les journalistes dérangeants et pour légitimer des actions ou en criminaliser d’autres.

 

En France ou en Belgique, la solidarité a dominé les premiers jours suivants les attaques et les médias ont fait partie de l’union nationale. Le danger est de devenir les porte-paroles du pouvoir et de se censurer. Mais rapidement, les questions sur les motivations, le contexte et les responsabilités diverses ont surgi.

Les aléas du direct ?

La couverture médiatique est-elle exempte de tout reproche pour autant ? Si une couverture d’actes terroristes semble justifiée, celle existante aujourd’hui est-elle perfectible ? La violence et les images chocs fascinent les médias, mais pas seulement. Le public lui-même est à la recherche de ces images comme le prouvent les audiences exceptionnelles des chaînes info lors d’attentats et d’événements tragiques en général. Un objectif est commun aux médias et aux terroristes : garder une audience attentive le plus longtemps possible.

 

Pierre Mannomi souligne « l’avidité de la presse à rendre compte des événements que les agences leur font connaître, avec une soif de show et, dans le jeu d’une concurrence qui les contraint à des réactions rapides, le plus souvent sans recul critique. » La « priorité au direct », souhaitée par les chaînes d’information, en continu ne fait que renforcer ce constat. L’émotion, quant à elle, est omniprésente (témoins en pleurs, interviews de rescapés, …). Lors des attentats de Charlie Hebdo, la chasse à l’homme lancée pour arrêter les terroristes se transforme vite en chasse à l’info. Le public répond présent. Dans des moments de grande tension, les bulletins d’information périodiques ne suffisent plus pour assouvir le besoin de compréhension du citoyen. La volonté de donner les “dernières informations” rend parfois complexe la vérification de celles-ci. Le manque de recul peut aussi provoquer des erreurs de jugement et de déontologie.

Où est Charlie ?

Pendant les attentats de Charlie, plusieurs télévisions ont diffusé une vidéo d’un policier abattu lâchement à bout portant. Des journalistes annoncent, sans autorisation des forces de l’ordre, le nom des présumés suspects (le nom des terroristes est dévoilé ainsi que celui d’un lycéen de 18 ans, accusé à tort), les images diffusées par certaines télévisions mettent à mal les opérations policières. Mais le plus grave reste à venir. Certains médias mettront la vie d’otages en danger en révélant, en direct, leur nom et l’endroit de leur cachette. Plusieurs otages ont d’ailleurs déclaré que des journalistes essayaient de les contacter, via leur téléphone, durant la prise d’otages. Ce constat ne s’applique évidemment pas à l’ensemble de la profession. Le journal Le Monde, par exemple, avait pour principe de relayer des informations seulement si elles étaient confirmées par deux sources ou une agence officielle.

36 manquements épinglés par le CSA

Quelques jours plus tard, le CSA, qui recommandait le discernement durant les attaques, a sanctionné toutes les chaînes du PAF, excepté M6. 36 avertissements pouvant conduire à des sanctions (si les faits reprochés se répétaient) ont été émis. Ce rappel à l’ordre a été mal perçu par les médias. Dans un communiqué commun, les patrons de presse ont accusé le CSA de mettre “un bâillon aux rédactions” et de menacer la liberté de presse et des journalistes. Selon eux, les contraintes, que le CSA impose aux médias, faciliteraient la propagation de fake-news et donneraient la part belle aux complotistes, déjà très présents sur les réseaux sociaux. Pour ces médias, il faut diffuser toutes les informations pour éviter de donner l’impression de cacher quelque chose. Internet a redistribué les cartes et, aujourd’hui, tout le monde peut communiquer, en direct, sur ce que bon lui semble.

La révolution d’internet

Nous avons appris à nous servir des nouvelles technologies. On réalise maintenant nos propres vidéos, communiqués, … On crée parfois des vidéos répondant aux codes médiatiques, pour qu’ils les utilisent. Mais aujourd’hui, à l’heure d’internet, nous n’avons plus besoin des médias pour diffuser notre message. On peut contourner d’éventuelles censures de gouvernements et de journalistes. Même si, évidemment, ces derniers restent les principales sources d’information pour la majorité de la population. On utilise les réseaux sociaux comme moyen de propagande, de recrutement ou de financement. Les politiques essayent de s’attaquer à nos sites extrémistes et les résultats sont limités. On peut utiliser des moyens de communication cryptés contre lesquels les états ne peuvent pas faire grand chose.

L’analyse de la propagande

Internet a provoqué des changements dans notre profession. Avant, on pouvait choisir et contextualiser les propos des terroristes dans un contexte global. Maintenant, ils sont capables de diffuser leurs propagandes et revendications par eux-mêmes. Comment doit-on se positionner face à cette évolution ? On ne peut plus choisir ce qui est vu. Doit-on montrer leurs vidéos, communiqués et revendications ?

Si le risque de leur faire de la publicité existe, on peut mettre les choses en perspectives et décrypter le message. Un rapport de l’UNESCO relatif aux discours de haine sur internet avait conclu que « le contre-discours est généralement préférable à la répression de la liberté de parole. » Nous avons un rôle à jouer dans ce contre-discours. Si les terroristes utilisent internet, les citoyens également. Lors d’attentats, cela donne la part belle aux rumeurs et aux fakes-news. Nous avons un rôle très important de vérification et de stabilité. On ne doit pas céder à la panique et on ne doit pas oublier nos principes généraux : la recherche de la vérité, le décryptage des événements, le recoupement des sources, … Dans ces instants de panique, la population attend beaucoup des médias et cherche des informations fiables. Que cela soit au moment des attaques ou dans les jours suivants, la couverture de faits terroristes demande une grande capacité d’enquête et d’analyse sur des sujets complexes mêlant politiques nationales et internationales, religions, économie, … Même si des dérives ont eu lieu, il n’y a pas eu que du mauvais boulot.

Quel impact sur le public ?

Mais quelle influence cette couverture médiatique et les stratégies des terroristes ont-elles sur le public ? Les terroristes ont-ils atteint leur objectif ? Après les attentats du 11 septembre, les médias américains ont fait bloc derrière leur pays. La couverture médiatique a-t-elle aidé à l’acceptation, par la population, du Patriot Act ou de l’entrée en guerre en Irak ?

Les attentats ont créé un profond climat d'anxiété et ont contribué à la polarisation de la société / UNIA

Au cours d’une grande enquête nommée génération Z, 83% des 20 000 jeunes interrogés ont déclaré que le terrorisme était pour eux une crainte pour l’avenir. C’est plus que pour le réchauffement climatique ou la guerre ! Des études ont montré que le public très exposé aux images d’attentats est plus susceptible de développer un stress-post traumatique. Le vivre ensemble de notre société souffre également. Le sociologue Gerôme Truc pointe une augmentation des agressions à caractère raciste après les attentats de Londres, en juillet 2005, pourtant perpétrés par des citoyens britanniques. L’Unia (ex-Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme) constate pareille situation après les attentats en France et en Belgique. Selon eux, « les attentats ont créé un profond climat d’anxiété dans la population et ont contribué à la polarisation de la société. » Les médias en sont-ils responsables ? Difficile à quantifier. Toujours est-il qu’une étude dirigée par Erin Kearns, aux Etats-Unis, a soulevé un constat: les terroristes islamistes ont perpétré 12,4 % des attaques aux Etats-Unis mais ont profité de 41,4% de la couverture médiatique…